installation sonore - 2026
Câbles, bobines, mixeur, système son.

"Avec Fin de ligne , Nicolas Montgermont créé une installation qui transforme les signaux électriques provenant des infrastructures du musée en une composition sonore qui redéfinit les relations entre signal et bruit. Ce « bourdonnement » résonant est une pulsation de 50 hertz, qui constitue la norme pour les réseaux électriques en France et en Australie, mais qui peut varier selon les pays ou les régions géographiques. L'artiste met en évidence l'ubiquité de ces systèmes et de leur mécanisme « stabilisateur ». Montgermont établit un parallèle entre le télégraphe, comme l'un des premiers systèmes de distribution de signaux électriques, les moyens de communication actuels comme les câbles Internet, qui empruntent les mêmes voies sous-marines, et le réseau électrique. Le réseau électrique est souvent considéré comme acquis, assurant un signal de 50 Hz stable pour nos besoins électriques quotidiens. L'artiste le rend visible grâce à un suivi en temps réel de la consommation sur le marché australien de l'électricité et des échanges entre les différentes sources d'approvisionnement (telles que le charbon, le solaire et l'éolien)."
Anabelle Lacroix, Transmission Point Catalog, 2026

Contexte
Il y a 150 ans, un câble de cuivre est déposé au fond de l'océan pour connecter la Nouvelle-Zélande au reste de l'Empire britannique. Dans la ville de Nelson, en Nouvelle-Zélande, et à la « cable station » de Laperouse, en Australie, des opérateurs se relaient jour et nuit aux extrémités du câble pour coder en morse les nouvelles de l'Empire, le statut des bateaux, les derniers relevés météorologiques et des informations commerciales sur l'offre et la demande. Créant une infrastructure à l'échelle planétaire que l'on qualifie aujourd'hui d'« Internet victorien »1, ce dispositif technique participera à asseoir la puissance coloniale en augmentant le contrôle de Londres sur ses territoires distants, et en favorisant la spéculation et l'investissement.

Telegraphen Verbindungen der Erdtheile, by Adolf Stieler extracted from Stielers Handatlas, 1891, 8th edition. (The Victorian Internet).
À l'opposé des enjeux matérialistes et de contrôle coloniaux, la prouesse technique de la construction de ce système déploie des dimensions poétiques inattendues. Ce long conducteur déposé au fond de l'océan agit comme un capteur de l'activité sous-marine, une antenne radio avant même que l'on ait formulé les concepts de la propagation de l'électricité hors d'un conducteur. Orages, éclairs, aurores australes, tremblements de terre ou éruptions volcaniques sous-marines interfèrent avec l'électricité du câble2 et sont perçus à ses extrémités. Ce phénomène est similaire à ce qui a pu être observé ailleurs, où les longues lignes électriques des télégraphes créent des antennes pour les phénomènes radio naturels, et sont écoutées avec surprise par certain·es opérateur·ices à la nuit tombée3.
Un système de distribution électrique comme celui utilisé dans l'est de l'Australie est une extension de ce type d'infrastructure, bien que poursuivant un objectif différent. De Cairns à Port Lincoln, la « grid » est-australienne est un ensemble continu de conducteurs en métal maillant le territoire. Cette continuité technique sigifie qu'un événement à une extrémité du réseau peut impacter l'ensemble du système jusqu'à son autre extrémité. C'est lui aussi un mécanisme sujet aux perturbations naturelles. Orages et éclairs évidemment, mais aussi tempêtes solaires qui se traduisent sous forme d'aurores australes, et qui, selon leur intensité, ont le potentiel de transformer intégralement le fonctionnement du réseau. La plus grande tempête solaire enregistrée fut celle de septembre 1859, qui a vu les systèmes électriques fortement perturbés, à tel point, par exemple, que les lignes télégraphiques pouvaient fonctionner sans aucune alimentation électrique 4. L'Australian Space Weather Forecasting Center observe en permanence le Soleil et produit des bulletins météo permettant aux opérateurs électriques de protéger leur réseau en cas d'événements solaires de grande magnitude.
Le grille électrique australienne distribue une pulsation continue à 50 Hz. C'est un élément harmonique important des sociétés humaines postindustrielles qui impacte la manière dont nous percevons notre environnement sonore. R. Murray Schafer raconte comment il a pu observer les effets de cette pulsation lors d'ateliers qu'il a menés en Amérique du Nord et en Europe5. Après une méditation, il donne la consigne de produire la hauteur qui semble provenir le plus naturellement du corps : la note produite est un sol# en Europe — harmonique de 50 Hz — et un si en Amérique du Nord — harmonique de 60 Hz — qui correspondent aux fréquences des réseaux électriques locaux.

Affichage en temps réel des sources de production de l'électricité.
Fin de ligne cherche à établir un lien sensible entre ces différents concepts et évènements historiques. En mettant en place un dispositif sonore qui permet d'écouter en direct l'électricité du musée La Pérouse, et également d'ausculter les câbles électriques présents dans les murs du musée, Fin de ligne connecte ces deux imaginaires : réseau télégraphique historique et grille de distribution électrique. Que perçoit-on dans les variations de la pulsation électrique ? Y a-t-il un lien avec un événement météo terrestre ou spatial ? Se connecte-t-on à l'imaginaire historique du câble sous-marin ? Imagine-t-on les échos des communications électriques de la fin du XIXe siècle dans les perturbations électriques que l'on entend aujourd'hui en 2026 ?
1 Par exemple, dans Tom Standage, The Victorian Internet: The Remarkable Story of the Telegraph and the Nineteenth Century's On-Line Pioneers, 1998.
2 John Walter Ross, An end to isolation – the La Perouse Cable Station, 2016, p. 38.
3 Douglas Kahn, Earth Sound Earth Signal, 2016, chapters 2 & 5.
4 Plus d'information sur cet évènement : https://en.wikipedia.org/wiki/Carrington_Event
5 R. Murray Schafer, Le paysage sonore, 1977, Ed. Wildproject, p 154.


DR, Photo 1 de Jessica Bauer, edité par Nicolas Montgermont.